Pensées — Blaise Pascal, ou la grandeur tragique de l’homme

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable.

Un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »

— Blaise Pascal, Pensées


Ces phrases de Pascal n’ont rien d’un raisonnement abstrait.

Elles ont la densité d’un aveu, presque d’une confession arrachée.

Elles viennent de ces Pensées laissées à l’état de fragments, comme si la pensée elle-même ne pouvait plus se soutenir longtemps sans se briser. Pascal n’écrit pas ici pour construire un système : il écrit parce que la vérité presse, et qu’elle ne peut plus être différée.

Il faut entendre ces lignes comme on entendrait une parole tragique — non pas une plainte, mais une reconnaissance.


L’homme, chez Pascal, est pris dans une tension qu’il ne peut résoudre.

Il est à la fois capable de vérité et incapable de s’en sauver.

Et c’est cette tension même qui fait sa grandeur — non une grandeur éclatante, mais une grandeur sombre, grave, presque insoutenable. Quand Pascal écrit que l’homme est grand parce qu’il se connaît misérable, il ne célèbre pas la conscience comme un triomphe : il en montre le prix.

Se connaître misérable, c’est porter en soi une lucidité qui ne laisse aucun refuge.

C’est savoir que l’on est fragile, limité, mortel — et ne plus pouvoir l’ignorer.


Là où l’arbre ploie sans savoir, l’homme ploie en sachant.

Et ce savoir le blesse autant qu’il l’élève.

Il y a quelque chose de profondément tragique dans cette distinction. Car la conscience n’ajoute pas seulement de la dignité à l’homme : elle ajoute du vertige. Elle fait de lui un être exposé, inquiet, habité par une question qui ne se tait jamais.

Pascal ne cherche pas à consoler cette inquiétude.

Il la regarde en face, avec une rigueur presque cruelle.


La phrase se referme sur elle-même, comme un destin :

Être misérable de se savoir misérable —

être grand de le savoir.

Nulle échappatoire.

Nulle synthèse heureuse.

Simplement cette vérité nue : l’homme est l’être qui ne peut plus se cacher à lui-même.

Et c’est précisément là que réside sa dignité la plus haute — non dans la puissance, mais dans cette capacité à demeurer présent à sa propre fragilité.


On pourrait presque entendre, derrière Pascal, une voix tragique au sens classique : celle qui sait que la lucidité ne sauve pas, mais qu’elle oblige. Comme chez Racine, la vérité n’est jamais décorative ; elle est une nécessité intérieure qui conduit l’homme jusqu’au bout de ce qu’il est.

Lire ce fragment ainsi, lentement, c’est accepter que la grandeur humaine ne soit pas une consolation, mais une charge.

Une charge que l’on porte en silence, parce qu’on ne peut plus faire autrement.

Cyril Brun

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